DISPARITION - Le pénaliste s'est
éteint dimanche. Ce lettré séducteur, amoureux du verbe et des arts,
avait plaidé des affaires retentissantes. Comme celle de Christian
Ranucci, l'un des derniers condamnés à mort.
«Il
n'y a pas de grand avocat, il n'y a que de grandes affaires», lançait
Paul Lombard. Mais comment définir autrement le doyen des pénalistes,
vieux lion à la crinière argentée alors qu'il vient de s'éteindre,
emporté dimanche après-midi par une infection pulmonaire à quelques
semaines de son 90e anniversaire?
Monument du barreau, ténor des
dossiers Villemin, Furiani, Bruay-en-Artois, Elf, Heysel, Simone Weber,
Gubler ou de Broglie pour ne citer que les plus célèbres, Paul Lombard a
traversé au moins un demi-siècle de procès en y laissant notamment la
trace d'un grand opposant à la peine de mort. Car s'il est une affaire
qui a marqué sa carrière et continué de le hanter pendant de longues
années, c'est bien
celle de Christian Ranucci, guillotiné aux Baumettes en juillet 1976 pour l'enlèvement et le meurtre d'une fillette de 8 ans, Marie-Dolorès Rambla.
Défenseur de l'antépénultième condamné en France, Paul Lombard se
rappelait encore il y a quelques années avec effroi, pour Le Figaro,
«l'atmosphère de corrida, de mise à mort» qui empoisonnait alors la
cour d'assises des Bouches-du-Rhône avant l'exécution de son client. «À
l'époque, 58 % des Français étaient partisans de la peine de mort. À
Aix, les jurés, les trois magistrats et le public l'étaient. J'ai la
conviction qu'on a jeté un innocent en pâture.»
«Paul, c'est une légende du
verbe qui s'éteint, confie Me Olivier Baratelli, son associé, qui a
commencé dans son cabinet comme stagiaire en 1987. C'était un des plus
grands avocats, qui alliait plusieurs passions: la plaidoirie et la
littérature, l'histoire et le droit. C'était aussi le plus doux des
hommes. Pendant toutes ces années, je ne l'ai jamais entendu élever la
voix.»
«Défendre, c'est l'impératif absolu», aimait également à
dire Paul Lombard. Né en 1927, ce Marseillais a percé comme défenseur
des caïds du milieu. «Élève de l'illustre Émile Pollak, il était monté à
Paris parce que c'était là que tout se passait. À l'époque, il n'y
avait ni TGV ni téléphone portable. Or, les grandes affaires, c'était à
Paris!», retrace Me Baratelli. S'il a quitté le barreau de Marseille
pour celui de Paris, où il a fondé le cabinet Lombard - devenu Lombard
Baratelli & Associés -, l'avocat a toujours gardé la Cité phocéenne
dans son cœur. Au point de lui dédier un
Dictionnaire amoureux.
«Je suis deux tiers marseillais, deux tiers parisien», résumait le
pénaliste adopté par la rive gauche. Un ouvrage parmi beaucoup d'autres
pour l'avocat féru de lettres qui a plusieurs fois caressé le rêve
d'entrer à l'Académie française.
Son élégant appartement-musée au
pied du Luxembourg, dont l'entrée était occupée par une sculpture de
César, témoignait de sa passion pour les belles choses. Cet «ami des
arts», n'a-t-il pas réglé les successions d'artistes de premier plan
comme Picasso, Bonnard, Balthus, Chagall?
Homme de goût,
séducteur et courtois, armé de son charme à l'ancienne, Paul Lombard
affichait un carnet d'adresses à rallonge et pouvait se prévaloir de
nombreuses et solides amitiés dans les milieux des arts, de la politique
comme dans celui des affaires. Il fut un des créateurs du Club des
Cent, regroupant grands patrons, juristes de renom et décideurs et son
nom a même été évoqué pour le ministère de la Justice. «Il n'a jamais
rêvé d'être ministre. Il avait été très proche de Gaston Defferre, de
Michel Charasse, mais c'était surtout un homme de l' “extrême centre”»,
tempère Me Baratelli. En décembre 1988, il avait cependant traversé un
coup dur lorsqu'il avait été inculpé dans un dossier de transaction
frauduleuse, l'affaire Suzanne de Canson. Mais le vieux lion se releva.
L'âge ne semblait pas non plus avoir de prise sur sa passion pour le
droit, qu'il a transmise à ses enfants Martine et Bruno, qui sont
devenus avocats. Une passion restée intacte dans les dernières années de
sa vie. «Il a travaillé jusqu'à très tard. Il n'a jamais pris sa
retraite, glisse un proche. Il détestait la mort…»